Départ en mission : comment préparer le terrain

Après vous avoir présenté l’ECOD, Emotionnal Cycle Of Deploiement de Kathleen Vestal Logan, continuons à évoquer la préparation du départ en mission.

Aucune OPEX ne ressemble à une autre, beaucoup de facteurs influencent son déroulement. Entre l’imprévisibilité,  la répétition, le moment dans l’histoire de la famille où elle a lieu, des dissonances peuvent mettre à l’épreuve le couple le plus solide, la famille la plus unie.

Il n'y a pas de secret ? Peut-être. Mais il n'en demeure pas moins qu'il va être necessaire d'apprendre à traverser ses moments en évitant d'âbimer les liens. Selon moi, le meilleur outil rassemble : une base de connaissances théoriques (l'ECOD en fait partie) et des efforts de chacun pour prendre soin des relations. Nous allons voir ici en 8 points ce qui peut nous y aider.

La mécanique de la séparation

L'avant départ plonge le couple dans une communication mélangeant intensité et urgence ; il s’opère alors une désynchronisation émotionnelle qui a lieu bien avant le claquement de la porte ou le départ de l’avion. Peu à peu les partenaires prennent leurs distances afin de faciliter une séparation physique imminente.

Colère, résignation, retrait, peur, agressivité, ressentiment, anxiété, report des obligations jusqu’au dernier moment, déni, malentendus, frustrations, recherche de réassurance, perte de confiance dans le couple, syndrome « cocotte-minute » : autant d’engrais pour les conflits qui ne tardent pas à éclater dans beaucoup de familles. Certains partenaires en arrivent à compter les points jusqu’au jour J, comme s’ils cherchaient à  quitter l'autre en mauvais termes pour mieux supporter le manque. Points qui l'éloignent, qui le différencient, qui l'individualisent.  Pour le conjoint du militaire, le sentiment de culpabilité peuvent faire naitre un fond de culpabilité avec cette impression d’être un monstre qui gâche les derniers moments, qui devaient être inoubliables.

Cette attitude, d’apparence incompréhensible, est une transition parfaitement NORMALE. On peut la comparer à un mécanisme de défense, avant la véritable phase d’attente,  une façon d’évacuer le trop-plein émotionnel qui pollue la communication. Il est facile de comprendre qu'une situation de stress n'optimise pas nos compétences relationnelles.

L'engourdissement émotionnel

L’état d’ « engourdissement émotionnel » du militaire tend à être une source supplémentaire de stress. Le conjoint qui se sent abandonné avant l’heure, a la sensation que son militaire est déjà parti. Ce mode de protection du militaire provoque un décalage avec ses proches. Si l’ensemble de la famille en a conscience, le militaire compris, peut-être qu’il lui sera plus aisé de composer avec, comme avec une étape NORMALE, encore une fois, du processus lié à la séparation.

Non, ce n'est pas contre vous. Non, vous n'avez pas hérité de la seule personne au monde qui ne sait pas dire "au revoir". Non, votre famille ou votre couple ne sont pas « moins solide » que les autres. Non, vous n’êtes pas « bizarres », vous n’êtes pas « pas vraiment amoureux », vous mettez chacun en place un mécanisme de défense particulier et personnel pour mieux vivre une séparation.

Dès que vous en avez la possibilité, accordez-vous un moment pour prendre du recul sur les tensions si elles se présentent. Faites un pas en arrière. Le fait de "savoir" que ces mécanismes existent doit vous encourager à minimiser les dégâts. Comment ? En prenant soin de garder une connexion authentique avec votre partenaire, et vos proches.  Nous allons voir comment en listant les points essentiels qui font une bonne préparation au départ en opération.  Il en manque bien sûr, mais j’ai voulu parler du plus important.  

  1. Identifiez vos sentiments et vos besoins et parlez-en.

Une méthode simple consiste à utiliser la communication non-violente, qu’on appelle aussi « communication consciente », seconde appellation qui traduit encore mieux cet état de connexion nécessaire à un échange authentique. Tout le monde devrait connaitre ce concept, afin d’assainir ses échanges avec les autres. Elle a, selon moi, quelques limites, mais elle peut être utile dans la situation qui nous intéresse.

Le principe :Com non violente


Réfléchissez avant de parler (youpi! tout commence ici)

  1. Commencez votre phrase par « JE » (le « TU » a tendance à accuser) et décrivez ce que vous avez observé en vous en tenant aux faits

  2. Exprimez votre ressenti, le sentiment qui vous anime, qui vous habite

  3. Identifiez votre besoin par rapport à la situation. Toute émotion correspond à un besoin en attente ou contrarié. Exemple : la colère peut attendre réparation, la tristesse peut entraîner un besoin d’isolement ou de réconfort.

  4. Éventuellement, faites une demande concrète et positive à votre partenaire. Une demande qui ne soit pas une contrainte ou un ordre déguisé.


Image : http://movilab.org/index.php?title=Communication_non_violente


Essayons : « Depuis qu’on a ta date de départ, je te vois moins. J’ai besoin de te sentir encore là, avec nous. Est-ce que tu voudrais bien qu'on passe un moment simple en famille ce soir ? » ou «Je sais que tu m’as demandé d’organiser un truc avec tout le monde avant de partir. Je ne me sens pas de fêter mon départ, j’ai besoin de rester à la maison tranquille quand je rentre. Je ferais bien un truc pour le retour, on essaye d’organiser ça ensemble ? »

Pas facile non ? Pourtant, je vous garantis que si vous essayez vraiment de respecter le principe, vous pourriez bien changer de vie et améliorer grandement la qualité de votre relation !

  1. Tentez d'éviter les messages codés

Attention au message à double interprétation « Je dis ça pour qu’il comprenne ça », suivi de très près par son copain, le message codé « je fais X, elle va bien comprendre que je veux dire Y ». Ce n’est pas le moment d’envoyer des messages codés pour se faire comprendre ou obtenir quelque chose… En fait, je trouve que ce n’est jamais le moment et que, globalement, cela nuit vraiment aux échanges.

Même si c’est dur, essayez de vous demander tout simplement ce que vous attendez l’un de l’autre pendant cette mission (en terme de soutien, d’échange et même d’attitude, l’autre fera son possible, d’autant mieux s’il sait ce que vous désirez).

Vos envies ne seront pas forcément les mêmes les jours qui précèderont le départ. Essayez de trouver des plages de temps pour satisfaire vos attentes réciproques. Besoin de présence pour l’un, besoin de prendre du recul pour l’autre : chacun doit faire un pas. C’est ça l’amour !

  1. Conjoint, si possible, participez à l’organisation du voyage

Aidez à rassembler, à trier, composez une trousse à pharmacie de secours, ou chargez-vous  d’une chose qu’il n’aime pas faire. Oui, c’est ça aussi l’amour ! On se serre les coudes, on se dépanne, on s’entraide, on se soutient dans les moments difficiles ou tendus. C’est ça l’amour ! (mais je me répète)

Participer à la confection du sac de son conjoint c’est l’occasion de glisser des mots doux dans les poches ou des choses auxquelles il n’a pas pensé et qu’il appréciera sur place : des photos, un objet à vous, du fil dentaire, du désinfectant en dosettes, un nécessaire de raccommodage, un anti moustiques, un petit calendrier cartonné, des boules Quiès, des barres de céréales, un jeu de cartes ou de tarot… imaginez votre moitié devant son miroir, en se nettoyant les dents, c’est à vous qu’elle pensera !

  1. Anticipez la gestion administrative en mode « résolution de problèmes »

Réglez les problèmes administratifs afin de prévenir les incidents (procuration à la poste, à la banque, contact avec les assurances…). On pense à la déclaration d’impôts qui sera peut-être à faire pendant la mission. Si vous voulez anticiper sur les problèmes qui pourraient survenir, abordez les choses sous forme de plan ou de solution à mettre en place (ex. : si la voiture fait des siennes = adresse du garage où il faut que tu ailles ; si le frigo meurt = se servir sur tel compte et voir tel magasin).

Pensez à vous documenter sur les aides qui vous sons réservées. En tant que conjoint, vous pouvez bénéficier de certaines prestations afin de palier à quelques problèmes. Je vous recommande à ce sujet un groupe Facebook très bien doté, il se nomme Famille de militaire : mode d'emploi. Il est rempli de renseignements et de formulaires, vous avez aussi la possibilité d'y poser des questions d'ordre administratif. Le principe c'est l'entraide !

  1. Militaire, comportez-vous en bon chargé de famille Couple communication

Le militaire fournit les renseignements utiles et les coordonnées des responsables et des services de soutien aux familles (assistantes sociales, cellule famille, BEH, éventuellement association d’épouses active) ; il fournit l’adresse mail de son conjoint à son unité pour la newsletter en cas de départ collectif. On ne part pas en laissant sa femme et ses enfants sans un contact sur la base, en lui promettant un coup de fil « dès que possible ».   

Le militaire discute avec ses proches (même papa et maman), il peut leur demander de se manifester pendant son absence afin de soutenir son conjoint ou sa famille. Ce sera l’occasion de se dire «qui prévient qui et comment » et de faire quelques mises en garde sur des pratiques telles que « donner des informations », « partager sur les réseaux sociaux », « parler de l’actualité du conflit » surtout si le théâtre est une zone de danger, ménager les sensibilités de chacun et surtout protéger les enfants.

Photo credit : ramkrsna via Visualhunt.com / CC BY

  1. Anticipez sur vos contacts 

Discutez des manières de rester en contact (si elles sont connues) et lesquelles seront à privilégier. Essayez de vous mettre d’accord sur la fréquence des communications. Encore une fois, exprimez vos attentes et désirs. Si Monsieur part en se disant « J’appelle quand j’ai le temps » et que Madame s’attend à un coup de téléphone chaque jour, il risque d’y avoir des tensions.

Mettez-vous d’accord également sur une phrase ou un message à échanger pour quand ça ne sera pas le moment de vous contacter. C’est tout bête, mais quand on n’est pas en état de parler, il faut être capable de le dire et que notre interlocuteur soit capable de l’entendre. Dites-vous que ça peut arriver et entendez-vous sur un moyen de vous le dire qui respecte chacun de vous. Avec des enfants, c’est idem, si à l’heure de l’appel c’est la crise à la maison, peut être qu’un SMS ou une phrase convenue telle que « Je dois enfiler ma cape de Super Parent là, je te rappelle plus tard » aidera.

  1. Partagez et échangez 

Un agenda ou un calendrier, avec les dates et évènements spéciaux au fil de la mission, afin de rester connectés les uns aux autres.

Échangez des souvenirs, surtout conservez des moments de qualité à deux. Sortez l’artillerie lourde si vous voulez, c’est le moment d’être romantique et de donner des preuves d’attachement qui aideront à tenir pendant la séparation. Fabriquez-vous de beaux souvenirs pour quand vous aurez le temps d’y penser.

Le militaire peut prévoir à l’avance des commandes, envoi de présents ou acheter les cartes qu’il enverra à sa famille. Vous verrez, c’est plus simple et rapide que de chercher une carterie à Gao.  

  1. Pensez au retour

Ça parait bête non ? Et pourtant, anticiper le retour à la maison, c’est important. Se mettre d’accord à l’avance sur des projets communs pour l’après, en discuter tout le long de la mission permet de se projeter positivement et d’aborder un sujet autre que « je t’attends, tu m’attends, on t’attend »…


Pour conclure, certes, quelques petits points de détails sont ignorés, mais vous le constatez, pour optimiser la « gestion de l’absence » plusieurs leviers peuvent être activés : améliorer votre dynamique de communication, réfléchir sur la résolution de problème, outiller et informer le conjoint de militaire, négocier dans le respect de chacun, s’investir véritablement dans la relation et consentir à quelques efforts pour faire un pas l'un vers l'autre. La Mission Famille du conjoint et le « mode mission » du couple seront d’autant plus faciles à intégrer que ce fameux départ aura été préparé et discuté.

 

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