Chronique : Comment développer l'estime de soi de nos enfants, Laporte et Sévigny

Danielle Laporte, psychologue clinicienne et Lise Sévigny, infirmière ont créé un livre-outils, permettant aux parents de mener une réflexion active sur la notion d’estime de soi chez l’enfant et l’impact de leur regard de parents dans sa formation. Je vous propose une petite chronique que j'ai publiée initialement pour les vendredis Intellos.

« Entre l’âge de 6 et 12 ans, l’enfant franchit une étape significative dans le développement de son estime de soi : son image intellectuelle se greffe àComment developper couv l’image physique et émotive qu’il a de lui-même. Il développe ses capacités à réfléchir, à porter des jugements pratiques, à saisir les règles des jeux et à coopérer. » (4ème de couv.)

 

Un guide, trois façons de se l’approprier

Tel qu’il est présenté, les auteurs proposent 3 manières d’utiliser leur livret, comme :

  • Outil de réflexion et de discussion en se servant des parties théoriques (chaque chapitre est accompagné de conseils et de petits rappels de définitions ou d’éclaircissements).
  • Outil d’accompagnement au changement ponctuel : on s’attache à un chapitre pour cheminer sur ce sujet en particulier.
  • Outil de développement personnel, tel un livret d’exercices pratiques qui demandent engagement à court et moyen terme pour mener un véritable travail réflexif.

Il est composé de quatre chapitres pour fouiller tous les processus qui entrent en jeu dans la construction de l’estime de soi.

  1. Connaître et reconnaître son enfant
  2. Traiter son enfant avec considération et respect
  3. Intégrer son enfant dans la famille, le groupe, la société
  4. Faire vivre du succès à son enfant

Comment j’ai abordé cette lecture  

J’ai choisi de m’y plonger de manière pratique. Férue de « théorie », je n’ai rien contre un peu de mise en application et de travail. Mon fils est encore jeune mais j’ai pu me consacrer au chapitre 1 « Connaitre et reconnaitre son enfant ». Il m’a permis de  poser les bases de ma relation avec mon enfant, j’ai répondu à toutes les questions posées. J’ai trouvé pertinent de commencer par un regard en arrière sur mes attentes en tant que future maman (je me suis aperçue que je n’en avais pas beaucoup). M’appliquer à déterminer ses forces, ses besoins à l’instant T, tenter de le comprendre dans sa peau d’enfant est une démarche intéressante. J’ai la sensation d’y réfléchir souvent en pensée, cela fait partie de mon style éducatif, mais je le fais plus rarement à l’écrit.

Chaque chapitre se termine sur une autoévaluation et en fonction des résultats obtenus, nous sommes invités à décider des « attitudes à maintenir, à améliorer »et formaliser des  exercices à mettre en place.

Au rayon références, une solide liste des sources utilisées parmi lesquelles : des articles scientifiques, Stanley Coopersmith rendu célèbre notamment pour son test d’inventaire de l’estime de soi  ou le best seller  « Parents efficaces » de Thomas Gordon (dont la première édition remonte à 1970).

Développer l’estime de soi,  une mission plus complexe qu’il y parait

Une saine estime de soi, c’est porter un regard positif sur soi. C’est se regarder et aimer ce que l’on voit. Dans l’estime de soi des enfants, Christophe André1  parle de 5 dimensions :

  • L’aspect physique (« est-ce que je plais aux autres ? »)
  • La réussite scolaire (« suis-je bon élève ? »)
  • Les compétences athlétiques (« est-ce que je suis fort(e), rapide, etc ? »)
  • La conformité comportementale (« les adultes m’apprécient-ils ? »)
  • La popularité (« est-ce qu’on m’aime bien ? »).

Nous constatons  alors que l’enfant forme son estime personnelle  principalement en comparaison, ou en fonction du regard et de l’appréciation des autres. Cela contrarie assez ce qu'on peut entendre aujourd'hui, (en tout cas, ce que j'ai entendu), au sujet d'une estime de soi qui serait innée et intérieure, se dessinerait au coeur de l'enfant et de sa conscience, de son regard sur lui-même.

En tant que parent nous sommes les premiers regards posés sur nos enfants. Cet ouvrage nous encourage à  révéler leurs forces, valoriser les capacités de nos enfants,  guider leur intégration au sein de la famille ou à l’extérieur d’elle. Leurs réussites sont soulignées, les défis encouragés, nous les encourageons dans leur autonomie et à s’engager dans l’action.

Parmi les outils, nous trouvons :

  • « Un exercice de visualisation » à réaliser avec son enfant
  • le message en« je » de T. Gordon, avec lequel « On parle de soi au lieu d’accuser l’enfant ou de lui donner un ordre » (p.56).
  • Le temps de qualité du D. Barkley, qui nous propose de « déterminer trois périodes de 20 minutes ( …) au cours de la semaine »(p.32), de temps exclusif et spécial pour l’enfant. (Je crois bien que quelques familles explosent ce score de 60 minutes de jeux par semaine).
  • Les « tableaux de renforcement » qui serviront à « souligner les forces de l’enfant »(p.57). Une solution souvent diabolisée, qui représente pourtant un grand intérêt dans le déclenchement de bonnes habitudes. Diabolisons donc le mauvais usage, mais pas l’outil.
  • « Les projets familiaux » (p.73) ou comment réunir la famille autour d’une activité ou d’un projet commun

Le livret contient une belle somme d’activités et de méthodes à mettre en place. A la fin, nous nous retrouvons avec une énorme liste de préconisations et de faits à observer qui donnent un peu le tournis. Au vu de tout ce à quoi il faut porter son attention, nous réalisons que cette mission parentale qui nous semble couler de source n’est vraiment pas la plus évidente qui soit.

L’aider à se dessiner une saine estime de lui-même me parait à première vue pourtant « jouable ».  Car il s’agit de lui offrir un premier regard bienveillant. Ca me parait dans mes cordes. Plus qu’une liste de choses à surveiller ou à faire, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un ton à trouver, d’une ligne à tenir, le mieux possible, et surtout, quand c’est possible.

S’estimer pour réussir, ou réussir pour s’estimer ?

Ce cahier d’exercice me parle d’encouragement, de renforcement, « de considération et de respect », de « sentiment d’appartenance » d’intégration, et d’expériences à initier. Au détour d’une page, une phrase m’interpelle : «  Des recherches ont montré qu’un enfant qui a une bonne estime de  lui-même réussit mieux à l’école »(p.127).

Si je considère l’estime de soi comme le résultat d’une évaluation, je me demande si  ce ne serait pas plutôt les bons résultats qui favoriseraient une bonne estime de soi. En effet, je peux très bien me sentir capable de faire une chose (estime de soi haute) et me tromper sur mes capacités.

Je pense au travail de Jennifer Crocker and Lora E. Park de l’Université du Michigan autour de la « coûteuse poursuite de l’estime de soi »2. Ensemble, elles remettent en question les avantages liés à la quête d’une bonne estime de soi basée sur des facteurs externes, qui seraient nombreux à court terme, mais plus pernicieux à long terme.

Nous voulons être une certaine personne, nous pensons que nous devons correspondre à certains critères pour nous estimer. Dans notre exemple, la réussite scolaire est un  critère valorisable auprès des parents pour une enfant qui voudra leur faire plaisir. L’étude de Crocker et Park montre qu’une personne voulant à tout prix valider sa compétence dans un domaine investi pour construire son estime d’elle même, serait fragilisée et pourrait négliger  ses  relations ou son autonomie (sa capacité à se fixer des objectifs propres ou intimes, non soumis à validation).

CQFD : l’estime de soi ne doit pas être basée sur des fondements fragiles comme l’apparence, la réussite scolaire ou professionnelle plus tard. L’estime de soi, ce serait s’aimer, se considérer comme ayant de la valeur en soi, peut importe le nombre de nos succès et le nombre de fois où l’on a dû essuyer un échec. Mais, les autres et leur regard ont tout de même leur rôle à jouer.

La bonne estime de soi. Et le parent ?

Au fur et à mesure de l’exploration du livret, je m’aperçois que l’index se pose sur notre rôle de parent et notre regard sur nous-mêmes (notre adolescence, notre positionnement d’adulte dans la société, par exemple).

«  La manière dont vous vous comportez sert d’exemple à votre enfant. Ainsi, votre façon d’être ou de vous comporter en société peut influencer la vie sociale de votre enfant ».(p.81)

Questionner les processus de la construction de l’estime de soi chez notre enfant semble ne pas pouvoir se faire sans un examen de notre propre cheminement.

Dans l’univers de la « parentalité », le parent est souvent questionné. La stabilité de notre self-estime  est mise à l’épreuve :  il n’est plus un jour sans que des « spécialistes » du domaine nous inondent de conseils. Entre véto, recommandations, considérations philosophiques et hystérie neuroscientifique, nous tâtonnons. J’ai participé à la vie du microcosme de l’éducation positive, où l’on croise des mamans  en recherche de la validation de « SœurFollizia », « MariaM47 » et de « ReineMéredu75 » sur les forums, ou groupes de discussion.

Lorsque les questions taraudent, les méthodes sont religieusement répétées, mais rien ne semble répondre exactement au cas particulier de chacune. Le ton n’est pas facile à trouver, alors on applique les listes de choses à faire et oups, ça ne marche pas toujours.

Nos qualités de parents, soumises à la validation d’un petit groupe et à des critères récités par un tiers (tout spécialiste qu’il est) : prennent un sérieux coup, l’estime de nous-mêmes aussi, lorsqu’on s’aperçoit de l’impossible perfection à atteindre.

Le travail qu’exige ce livret me parait important, sans m’astreindre à réaliser tous les exercices, je sens qu’il m’invite à une prise de conscience : Identifions nos forces et les caractéristiques de notre style parental et libérons nous des listes, des modèles et injonctions. Soyons juste parents.

D’accord pour travailler, d’accord pour veiller à être un parent suffisamment bon3,  mais essayons de ne pas considérer la construction de l’estime de soi de mon enfant  comme une autre de ces missions impossibles. Les auteurs le disent en conclusion « être un parent compétent ou acceptable (…) est l’affaire de toute une vie. Les enfants nous ramènent sans cesse à nos vulnérabilités et à nos limites. Ils font ressortir nos forces et nos ressources de patience, de tolérance et d’amour. A nous de miser là-dessus » (p.132). Et de soigner aussi notre estime de nous-mêmes !

La bonne estime de soi, on ne l’entend pas

En fermant ce livret, même si j’avais déjà  conscience de ma responsabilité, je me sens un peu plus outillée. J’espère que l’estime de soi de mon enfant s’inscrira  en lui comme une conséquence : ‘j’aime celui que je suis car, mes parents, ma famille, m’ont aimé, m’ont respecté, m’ont offert une place que j’ai investi, m’ont renforcé dans mes initiatives, m’ont autorisé à expérimenter etc… ‘.

Après 40 ans de vie, je suis sûre d’une chose, quand l’estime de soi fait défaut,  sa conquête  devient le poison d’une vie, elle noie celui qui la cherche dans la soif de preuves de sa valeur.

Une estime de soi saine prend l’apparence  de la tranquillité, du silence de l’égo, une paix avec soi intériorisée. Une bonne estime de soi, c'est quelque chose, peut-être une voix, que l'on entend pas. Elle permet de moins s’évaluer ou se comparer. Elle accompagne celui qui la possède comme un guide, un bâton de marche solide, qui empêche de tomber trop bas, et aide à se relever.

Et vous, vous en êtes où dans votre parcours ?

  1. « L’estime de soi » par Christophe André, in  Recherche en soins infirmiers 2005/3 (N° 82)
  2. « The Costly Pursuit of Self-Esteem” in Psychological Bulletin, 2004, Vol. 130, No. 3, 392–414
  3. Pour faire écho à la notion de “mère suffisamment bonne” développée par D. Winicott in « The good-enought mother » en 1953

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