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Vieillir dans une peau qu'on n'aime pas

Billet commencé en février 2023

J’ai toujours eu un problème d’image de moi, j’ai toujours douté de mon apparence, du fait que je puisse avoir quelque chose de beau à regarder. Enfant, malgré des proportions parfaitement dans la moyenne, j’affichais un visage poupon, des joues arrondies et rieuses à fossette.

Ma maman me cousait des vêtements originaux, j’ai longtemps apprécié cette possibilité d’être habillée avec un tissu choisi, une coupe recherchée. J’avais de belles robes un peu hippie, mais j’ai pu aussi suivre toutes les modes des années 80 à moindre coût (si ce n’est le coût en temps de maman disponible).

Les vêtements sont une chose, le corps une autre. Les préoccupations esthétiques ne sont venues que tard à l’adolescence car mon père a commencé à me baptiser de surnoms moqueurs et à juger mon corps comme si ça le regardait. Je n’ai eu aucun problème de poids avant mes 15 ans, pourtant une mention est faite à son sujet dans mon carnet de santé. A l’époque, le médecin indiqua « surcharge pondérale à surveiller ». J’avais un ventre rond, ce ventre d’enfant ferme qui restait là, au milieu de ma poitrine naissante et de mes hanches légèrement marquées.  Il nota mon poids et ajouta « IMC de 21 » (entre 18 et 25, c’est une corpulence normale). Je me souviens être allée voir à la bibliothèque ce que le terme « surcharge pondérale » voulait dire et en sortir littéralement traumatisée.

Il n’en aura pas fallu plus pour me poser un problème qui allait devenir existentiel : la lutte contre moi-même. Il aura suffi de ça à mes parents pour me ranger dans la case problématique, donc : railleries, sport forcé (sous les insultes) par mon père et prescription de régime à base de milkshakes dégueulasses par ma mère.

J’ai commencé à me détester, chaque passage devant un miroir était l’occasion de me jeter un regard de dégout, ou de scruter les imperfections que j’avais discrètes mais qui me donnaient l’impression d’occuper tout mon visage. Alors que nombres de camarades voyaient leurs joues et front couverts de boutons énormes, j’avais un ou deux boutons en fonction des vagues hormonales que je charcutais. J’ai commencé à me cacher sous du maquillage, à épiler mes sourcils plus que nécessaire.  Je refusais ce que j’étais. J’imaginais qu’au-dedans il y avait une autre moi, ceinte, étouffée, qui se révèlerait un jour, sortirait de cette carcasse immonde. J’ai commencé à rêver de ce jour où je serai vraiment MAIGRE, enfin mince et heureuse, enfin moi.

Il arrivait que mon père pique ma viande dans mon assiette, il coupait la portion en 2 et la donnait à mes frères. La moitié du steak-haché par exemple, était ainsi distribuée dans les assiettes en face de moi et je n’avais rien à dire. Je passe sur des détails beaucoup moins racontables de la vie de notre famille, mais les années 90 ont été parmi les plus dures pour nous tous, particulièrement celle où le médecin avait condamné ce ventre inexistant qui deviendrait plus tard bien réel.

Entre mes 15 et 16 ans, j’ai vraisemblablement développé un problème de dysmorphophobie. J’avais écrit une nouvelle appelée « le miroir », une douleur à lire. Je décrivais tout ce qui faisait mon quotidien et les gestes et attitudes que je m’interdisais à cause de ma « laideur ». Certains détails prenaient des proportions incroyables et pourtant, chaque fois que j’avais le courage de parler de mes complexes à quelqu’un, cette personne ne comprenait pas que cela puisse occuper autant de place dans mon esprit. En 3ème oui, je me sens grosse, 62 kg pour 1m68, j’ai fini ma croissance et j’ai la sensation de déborder de partout. Je suis ronde, j’ai toujours mes joues à fossettes, mais je ne suis pas la plus grosse de la classe. Dans ces années-là, il y avait au pire UN gros ou UNE grosse dans la classe, et voilà tout. Je regarde cette fille avec dégout, je la plains et à la fois, elle me sert de référentiel, de paratonnerre, quand j’entends ce qui se dit sur elle, j’ai peur qu’un jour cela soit mon tour. J'ai l'impression d'être un peu sauvée par mon visage, qui reste bien équilibré, pourtant lorsque je me regarde je suis chaque fois dégoutée.

Mes 3 amies, avec lesquelles je passe le plus clair de mon temps, ne sont pas ce qu’on peut appeler de « jolies filles », MAIS, elles ont des corps avec les bonnes proportions. Je me souviens qu’un autre élève avait rigolé de nous en disant « Il faudrait la tête de X (moi) avec le corps de Z (mon amie) ».

Je suis presque passée entre les mailles du filet car je n’étais pas isolée, j’avais des amis, une bande même. Mise à part une petite tentative de harcèlement par un « encore plus gros » que moi, je n’ai pas été trop ennuyée par mon poids. Le poids le plus ennuyeux, il était dans ma tête. C’est ce poids qui m’interdisait de m’imaginer avoir une vie normale, me faisait accrocher des vestes à ma taille pour qu’on ne voit pas mes fesses, m’empêchait de m’asseoir à côté de quelqu’un car j’avais peur qu’on soit interloqué par la taille de mes cuisses. C'est ce ventre que j'ai longtemps comprimé dans une ceinture large d'élastique récupérée sur une jupe, je la portais sous tous mes vêtements pour m' aplatir. C’est, je crois, ce poids dont je faisais une obsession qui m’a privé d’ un petit copain comme avaient toutes mes amies. Elles n’avaient rien de plus que moi, elles étaient juste libres, pas dans la détestation de soi. Elles gesticulaient, elles osaient danser, s'asseoir sur les genoux des copains ... Moi je n’avais droit qu’à rêver, à me faire des films et à ne jamais rien tenté. J'étais là, debout devant eux, légèrement en biais pour paraître moins épaisse, réfléchissant à chacune de mes postures. Je rasais les murs, je ne faisais pas de vague, j’avais l’impression de disparaitre lorsqu’un regard se posait sur moi. J’avais manifestement le chic pour attirer les gros timides ou les intellos coincés. 

Ce fût un véritable choc lorsque j’ai commencé à recevoir des demandes de contacts aux débuts d’internet via « Copains d’avant ». D’anciens camarades, ou voisins m’ont avoué qu’ils étaient amoureux de moi pendant notre enfance. Je sais que c’est stupide mais ça a agi comme une petite réparation. Récemment encore, alors que j’ai recherché une ancienne amie de ma maman, je suis passée par son fils aîné, qui m’a fait une déclaration à rebours en confessant ses regrets et sa grande timidité de l’époque. Il a parlé de moi adolescente comme d'une personne que je n'ai jamais vue, moi, dans le miroir. Il avait vu une fille que je n'ai jamais aimé.

J’ai grandi dans les années 90, époque où les stars étaient les top-models. A chaque époque, on pourrait le résumer ainsi : l’idéal du corps de la femme change.  Et comme toute mode, ça n’est pas facile à suivre surtout quand le capital génétique est en jeu. C’était le cas dans les années 90. N’est pas Kate Moss qui veut.  Ma sœur lisait 20 ans et Jeune et Jolie (ce titre quand même ...) et je feuilletais ses magasines en cachette en cherchant désespérément une fille sur papier glacé qui me ressemblerait. Je n’en ai jamais trouvé aucune. Visages émaciés, longs membres fins comme des pattes d’araignée, long cou prolongé dans des clavicules saillantes, salières profondes, absence de vrais seins, fesses plates ou en jeunes pommes rebondies et poignets graciles. Une finesse que je n'avais pas. Même avec un régime drastique, jamais. Je m’imaginais parfois découper mes plis au couteau pour sculpter mon corps à cette image, mais il aurait fallu ronger aussi les os. J'imaginais me vider dans une grande flaque de sang et de gras.

Je me regardais comme une forme en chair morcelée. Je me scrutais dans les miroirs, membre par membre, je trouvais tout à vomir, tout trop, tout pas assez.  J’aimais dire aux autres que tout le monde avait « sa beauté », au fond, j'en ai toujours été persuadée, tout le monde l'avait, sauf moi. Alors, j’ai détesté mes seins, mon ventre, ma bouche, mes petites dents (pourtant toujours blanches et bien rangées), mes cuisses, mes mollets, mes chevilles, mes articulations, mes doigts, mon cou trop court, mes yeux trop noirs, mes sourcils trop denses. J’ai détesté chaque grain, chaque pore, chaque tâche et chaque bouton que j’ai eu, je me suis écorchée, je me suis auscultée, je me suis haïe.

Je n’ai jamais su me regarder avec amour. Que d’heures passées à pleurer sur mon corps et ce à quoi il ne ressemblait pas.  Aujourd’hui, à 47 ans, je donnerais cher pour retrouver celle que j’étais pourtant. Je feuillette quelques albums photos et je vois ce corps, ces joues, ce sourire et la gêne dans mes yeux, la gêne de celle qui croit que l’appareil est en train de fixer tout ce qui ne va pas chez elle et se détestait jusque sur le papier. Je vois la gêne d'être regardée.

Il y a eu deux âges d’or, mes 22 ans, puis mes 28. Périodes où j’étais « comme il fallait » niveau poids, la nourriture n’était pas un problème, je n’y pensais pas, je mangeais pour vivre, j’avais moins d’émotions à faire taire ? Pas sûre, je pense surtout que c'est ma vie qui me consommait.

C'est à 22 ans, que j'ai, aux forceps, appris à jouir de cette énergie et de cette facilité à séduire qui va avec la jeunesse. La vie seule m’avait amaigrie. Les nuits blanches ne laissaient aucune trace, j’étais toujours en forme, toujours fraîche. J’avais une chevelure incroyable et j’accordais beaucoup trop de temps à maquiller ce qui n’en avait pas besoin. Je me rêvais dans une belle histoire d’amour, je l'ai eu, un an d'un amour stupide et passionné. Ensuite, je suis restée presque 3 ans à l'attendre. J'en étais sûre, un jour, il reviendrait vers moi ... 3 ans d'attente et la résignation. Le jour où j'ai remis le pied dehors, on m'attendait, je n'avais qu'à poser mon regard sur qui je voulais et je l'avais.

Pourtant, le sentiment que j'ai, c'est que je me suis surtout laissée choisir. Je me suis laissée être choisie à chaque fois. 

J'ai été choisie par S, notre histoire m’a transformée. Je me suis laissée aspirée par ce compagnon taciturne, contrôlant, j’avais appris très tôt à deviner les états émotionnels et les instabilités des autres pour m’y adapter (merci papa, merci maman). Vivre avec lui ça n’était que continuer à aiguiser ce 6ème sens. J’ai tout fait pour être celle qu’il voulait. Le seul signe de mal-être était mon corps qui changeait, j’ai fini par disparaitre dans le surpoids, me renfermer dans cette prison intérieure faite de plis et de gras, car cette relation me coutait trop en négation de ma culture et de mon identité. J’étais enveloppée dans une couche de graisse que je sentais enveloppante comme extérieure à moi. J’enfonçais mes doigts dans mon ventre pour me sentir au travers et je me demandais si mon autre moi était toujours là.

J’ai fini par perdre tout ce poids pour espérer réparer mon couple et nous nous sommes mariés. Je suis devenue d'un coup très photogénique, j’ai changé ma manière de m’habiller et cela s’est accompagné d’un changement de regard des hommes autour. Cette fois, je l’ai vu. J'ai commencé à lever un peu les yeux. On se retournait sur moi, j'étais toujours gênée, mais j'ai appris à laisser faire.  Mon mari l'a mal vécu et  il regardait déjà ailleurs, il a rencontré une autre femme, peu de temps après notre mariage. Toute gorgée de ma nouvelle confiance en moi retrouvée, mais déchirée de l’intérieur par la trahison, j’ai croisé cette autre femme un jour, dans un magasin. Elle n’était pas jolie et portait un jogging. Lorsque j’ai entendu sa voix, j’ai été surprise par son manque d’élégance. C’est précisément en la voyant, et en étant forcée à cette comparaison (inutile, mon ex-mari avait choisi et c’est la vie) que j’ai réalisé que je n’avais pas été quittée à cause de mon corps. Celui que j’accusais depuis des années d’être la source de mon malheur, n’y était sans doute pour rien.

Le divorce signé, j’ai pris une revanche sur la vie peut-être. J'ai la sensation qu'elle m'a surtout forcée à me rouler dans la boue et à me salir. Je me faisais beaucoup regarder, draguer, je me faisais aborder, j’avais plusieurs courtisans et j’hésitais sur les suites à donner à toutes ces histoires. J’avais cette sensation d’avoir le pouvoir, qu’on attendait qu’un signe de ma part. J’avais ce qu’on appelle, le choix. J’en ai entendu des compliments sur moi et toutes ces parties de mon anatomie que je m’appliquais à cacher et détester depuis tant d’années. J’ai laissé les autres m’approcher, me voir, me parler, me raconter comme ils me voyaient. De ces remarques qu’il me reste, il y en a une en particulier, car elle m’avait été dite deux fois. On me dît que j’étais « une femme que l’on regarde ». Mince alors … quand est-ce que c’était arrivé ?

C’était mon ex à l’époque où nous étions en pleine crise qui m’avait fait cette remarque dans un supermarché. J’avais senti dans son regard que ça n’était pas un compliment, que ça le dérangeait. J’avais répondu que je ne faisais rien pour et il avait ajouté « Pas besoin ». Après notre séparation, j’ai compris qu’une femme qu’on regarde, ça ne lui plaisait pas. Effectivement, on me regardait, on se retournait, on me laissait passer, on m’ouvrait les portes et autres petits signes que les choses avaient changé.

On m’a refait cette étrange remarque un peu plus tard, mais cette fois pour m’en féliciter. J’ai été prise en photo par un amant. Un autre me demandait de brancher ma caméra et de « continuer à vivre » comme si de rien n’était, juste pour me regarder, on me promenait en ville, on m’offrait des cadeaux. J’étais la parfaite petite amie et puis je passais bien à l’image et peu à peu, j’ai senti que la plupart des hommes ne me parlaient plus que de ça. On me sortait comme un trophée. Les changements dans mon apparence physique et ma façon de m’habiller, sans jamais aucune vulgarité, m’ont valu de passer pour une femme superficielle. Le comble pour moi ! Quelques-uns s’étonnaient de mon niveau de conversation. Je me fâchais. La jeune fille qui rêvait de sa grande histoire d’amour était toujours là, sous le vernis. Elle attendait patiemment la rencontre qui changerait tout, en reprenant ses études.

Comment envoyer les bons signaux quand notre apparence fait qu’on nous envisage autrement ?

La vie en quartier sensible est une très bonne rééducatrice. Là où je vivais, on m’avait, je l’ai su, baptisée la femme d’Al Capone. Je n’ai pas compris pourquoi, aucune ressemblance, je n’étais pas armée. Un jour, on m’a expliqué qu’on me « surveillait » avec bienveillance. J’ai rangé les jupes et robes à fleurs pour des tenues plus sobres et freiné les retours de soirée tardifs non accompagnée.  

J’étais une des plus âgée de ma promotion en Licence, 32 ans. Sans jamais chercher à faire des rencontres, les gens venaient à moi, plus facilement les hommes. Tout le monde autour construisait sa vie, avait ses premiers enfants, achetait sa première maison ou son appartement, les amis bossaient et moi je me noyais dans les cours, les livres, l’écriture et les soirées étudiantes dont je n’avais pas toujours pu profiter à 20 ans. J’avais une hygiène de vie assez déplorable, ça ne se voyait pas. Je mangeais toujours la même chose ou presque, vite fait bien fait.

Au hasard de discussions sur un forum intelligent, j’ai rencontré mon mari. X avait 8 ans de moins que moi, la beauté de sa jeunesse, 25 ans. Je ne faisais pas du tout mon âge et il a été de suite hors de question qu’il se passe quoi que ce soit entre nous. Militaire, trop jeune, vivant à 1000 km. Pas grave. A chaque problème que j’ai posé, il avait une solution. C’est peut-être un des seuls moments de ma vie où j’ai accepté qu’on trouve des solutions pour moi.

Je n’étais plus la jeune fille d’avant mais j’avais encore quelques années devant moi. Je me souviens des premiers problèmes de santé qui pointaient dans mon entourage. Mes copines avaient des problèmes de dos, moi pas. Je les voyais vieillir, je les trouvais toujours belles, moi, je ne bougeais pas trop. Ce qui reste un invariable en dépit des modifications d’apparence, c’est la haine de soi. Ce n’est pas toujours le regard des autres, ou même votre corps qui est laid, c’est vous comme vous vous voyez.

J’échappais à tout malgré un manque total de respect pour mon corps, dans ma manière de m’assoir même, toujours par terre, à genoux, ou mal pliée, pas droite. J’avais longtemps fumé et mon sourire restait intact.  J’ai pu prendre du poids puis le perdre plusieurs fois, en me martyrisant un peu avec du sport. Cela fonctionnait très bien car je n’avais qu’à peine besoin de contrôler mon alimentation. J’enflais, je désenflais. Les kilos c’était mon baromètre et au fur et à mesure, j’ai eu de plus de mal à descendre toujours aussi bas qu’à 20 ans.

J’ai eu des déclics : Perte de 5. Vacances, +5. Sport intensif -12. Job stressant + 12. Depuis le début de ma relation avec X, pendant nos séjours, ma belle-mère distribue du pain à tout le monde à table sauf à moi. On regarde beaucoup mon assiette et j’ai la plus petite part de tarte, la plus petite portion de pâtes, on me propose un fruit et pas de glace. Je suis toujours entre deux pertes et deux reprises. J’ai pris le pli de manger quand ça ne va pas, et pour fêter ça quand tout va mieux. Merde.

J’avais perdu du poids avant le bébé. Vtt, boue, musculation. Hors de question de « partir avec un handicap » dis-je. La grossesse n’a pas été affreuse. J’ai pris 12 kilos, ce qui compte tenu de mon passif et des 4kg de mon bébé, n’était pas dramatique. 5 jours après la naissance, j’avais déjà perdu 9 kilos. Je me suis glissée dans une robe à pois pour la sortie de la maternité, mon côté Middleton. Pendant ma grossesse, j’allais bien, j’ai bricolé les derniers mois. Je me revois avec mes machines à poncer, ma scie et mon gros ventre pas pratique. Mais la fin de grossesse s’est accompagnée d’insupportables douleurs aux poignets, j’ai déclenché un syndrome du canal carpien et une ténosynovite de De Quervain. J’ai gonflé comme une bombonne, je me suis gorgée d’eau. A défaut de me cacher sous la graisse, je me noyais dans de la flotte intérieure avec mon bébé en apesanteur. Heureusement, tout est parti juste après, mais c’était difficile. J’ai gardé des attelles pour dormir et pris beaucoup de cortisone et d’antidouleurs après la naissance.

Bébé pleurait toute la journée, sauf quand je le portais. Heureusement, il dormait la nuit et bien, sans me réveiller. Je crois que je faisais alors un genre de dépression. Les kilos venaient se ré-accrocher autour de moi, comme les bouées de mon naufrage.

Depuis, je n’ai que vaguement tenu bon pour perdre puis reprendre dans la foulée. Mon corps prend trop de place dans ma vie, mais surtout dans ma tête. C’est un empêchement, un frein, une limite à laquelle vient s’ajouter désormais l’usure du temps. Car, c’est immanquable, un jour ou l’autre, un corps comme le mien finit par être douloureux. J’ai eu cette chance que ça n’arrive que tard. Précisément je dirais, vers mes 43 ans.

Aujourd’hui, à 47, il m’est devenu impossible de prendre un selfie correct. Mon visage était un atout, il imprime aujourd’hui la moindre heure d’insomnie. La tête fatiguée, ce vague dommage collatéral qui durait les premières heures du matin quand je sortais trop tard à 25 ans, désormais, c’est ma tête de tous les jours, que ma nuit ait duré 4 ou 9 h. Je n’ai pas « une tête fatiguée », je suis comme ça tous les jours.

Les kilos en trop m’ont toujours valu une mine rebondie. Fini. Souvenir du décolleté d’une collègue de travail de 35 ans qui tenant son enfant dans les bras, avait des plis entre les deux seins, j’en avais été horrifiée, je trouvais ça terrible. Ils ont 10 ans de retard, mais ils sont là les plis. Ma peau semble toujours assoiffée.

Le célibat géo sur la fin, ça a ressemblé à l’enfer. Mon fils est devenu extrêmement colérique et opposant et mon apparence est passée à l’arrière-plan. En fait, c’est toute ma personne qui est passée à l’arrière-plan. Le projet avec l’armée enterré, la carrière pro qui ne décollerait jamais, un dernier petit coup bas de ma patronne et hop, je me suis mise hors-jeu, loin des projecteurs de la vie sociale, loin des autres. Loin de l’obligation de soigner mon image aussi.

J’ai commencé à déclencher des douleurs, des problèmes qui me collèrent à la peau pendant plus d’un an. Une petite douleur sourde que j’ignore totalement, je continue comme si de rien n’était tout ce que j’ai à faire. La douleur s’installe, elle devient insistante, je me fais mal, je persiste, je finis par oublier ce que c’est de vivre sans elle, d’aller bien, j’appuie, je gratte la croute et c’est comme si cette douleur avait toujours été là. Le coeur qui s'enveloppe d'eau pour aucune raison, un épanchement péricardique chronique, ça fait 3 ans, j'ai un suivi, je suis essoufflée par la vie, tout me demande un effort constant.

Depuis que j’ai investi ma nouvelle maison, je me suis éloignée des centres villes, des magasins, je peux ne croiser personne, je peux récupérer mon fils en ne croisant pas un seul regard, en jetant mes yeux dans les coins, comme un chien, je rase à nouveau les murs.

J’ai arrêté le maquillage et les tenues trop féminines, car pour lancer un feu, faire du jardin ou bricoler, les tuniques à fleurs ne sont pas appropriées. Et puis, je peux bien essayer de maquiller les traces du temps, ça n’a plus le même effet, je préférais sublimer, aujourd’hui, il me faudrait me corriger. Mes yeux ne supportent plus les fards et peintures, alors je suis vieille et ça y est, ça se voit.

Les douleurs ont atteint un paroxysme en quelques semaines. D’abord le pied, puis les épaules, puis le dos. Quelque chose de sourd s'est installé dans mon ventre, je ne sais pas depuis quand, je rencontre des spécialistes en ce moment. Mais essayer de perdre du poids sans pouvoir me mouvoir,  tout devient compliqué.

Peu à peu, mes joues prennent trop de place et mes yeux rapetissent, les plis restent et chaque matin creuse un peu plus mes paupières inférieures. J’essaye de m’imaginer dans 15 ans, regrettant ma quarantaine avec un visage effondré et ça me fait sourire.

Il y a pourtant quelque chose de grave dont je ne parviens pas à prendre la mesure. Il semble que dans ma famille, on ne fasse pas de vieux os, je ne devrais pas attendre demain pour me foutre la paix. Sur ce sujet là non plus. Je ne devrais pas non plus attendre demain pour essayer de retrouver un semblant de santé car j’ai, au fond, peur de mourir un peu vite. Comme mon père. Ou de subir des choses comme vient de le subir ma grande sœur, qui n’a que 50 ans.

Vivre en détestant son corps, c’est un peu du suicide à long terme, car je ne pense pas qu’on prenne soin des choses lorsqu’on ne les aime pas.

Lorsque je regarde mon corps aujourd’hui, je me dis que j’aurais dû l’aimer ou au moins le respecter pour tout ce qu’il a porté. Je ne suis pas amère de n’avoir pas toujours été jolie, je suis juste amère de ne pas l’avoir su. J'aimerais avoir de l'amour pour ce corps, j'aimerais apprendre à être heureuse d'être juste moi.

chronique humeur femme vieillir

Commentaires

  • Ln
    • 1. Ln Le 13/02/2025
    Ahlala... vous êtes très touchante, je me sens comme vous. Bientôt 43 ans et je me vois vieillir. J'espère que il n'y a rien de trop grave pour votre santé. Bon rétablisssemnt ...

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