Le problème n'est pas la réaction

Dans les relations sociales, au travail, ou même en ligne, il y a une situation que j'observe et qui revient sans cesse : quand quelqu’un subit une attaque, c’est sa réaction qu’on pointe du doigt et non l’agression qui l’a déclenchée. Résultat ? Celui qui s’est défendu devient le "coupable" et celui qui a généré le conflit s’en sort souvent sans aucun reproche.

C'est un genre de leçon de vie que j'ai déjà apprise pourtant, mais ça me marque d'autant plus lorsque c'est moi qui en suis victime. L'année dernière, j'avais déjà eu une petite piqure de rappel lors de la visite de ma maman chez moi. Elle avait été particulièrement infecte, m'avait adressé pas mal de réflexions sur ma maison. Lors de son séjour, elle a passé ses journées à pointer tous les "défauts", une ardoise sur le toit cassée et c'était tout mon toit qui était  "prêt à s'écrouler" (je ne rigole pas), elle a souligné tout ce qu'elle pouvait, j'ai eu l'impression d'habiter une taupnière pendant 1 semaine. Je vis dans un écrin de verdure, une maison pour laquelle j'ai régulièrement des compliments, une maison que je n'aurais jamais osé imaginer être un jour la mienne. J'ai grandi en lotissement dans une maison de 85m2 à 6, avec des murs mitoyens. Ma mère ne sait pas dialoguer avec les gens, elle a toujours vécu mieux, fait, un meilleur voyage, plus loin, ou si vous souffrez, elle, elle a connu pire, eu beaucoup plus mal, déjà eu la maladie que vous avez mais en plus grave, elle va jusqu'à comparer les escalopes de votre boucher avec les siennes "plus grosses, meilleures", tout est objet de comparaison et vous êtes toujours le dindon â côté d'elle. Elle a même critiqué mes "petites" récoltes potagères, a dégusté une de mes fraises "très fruitée mais pas assez sucrée" et s'était conduit de manière totalement déplacée à plusieurs reprises avant que je finisse par me fermer et répondre sèchement à une énième remarque au bout de 4 jours. Ce qui a été retenu de son séjour fut cet unique moment d'agacement que j'ai eu, fatiguée de son harcèlement.

Pourquoi la victime n'a pas le droit de réagir ? On ne voit que la réaction et se gomme l’action qui l'a générée.

Le problème est peut-être une forme de visibilité. Une réaction est souvent plus visible que l’agression initiale, surtout si celle-ci est subtile ou bien déguisée, ou le fruit de petites piques répétées. Une remarque humiliante dite avec un sourire passe souvent inaperçue. Par contre, si la personne qui la subit se met en colère, tout le monde voit et entend cette colère. Elle devient alors « celle qui a exagéré ».

Exemple classique : Quelqu’un fait une blague "pour rire", mais en réalité, elle est blessante. La victime réagit, riposte, agacée ou sur la défensive.

On retient uniquement sa réaction : « Elle s’énerve pour rien. » C'est sur elle que s'attarde le regard et que tombe le jugement. Elle n'a pas su garder son calme, elle a fait "un drama", elle ne sait pas se contrôler.

Impression qu'on valorise trop le calme, au détriment de l’honnêteté.

J'ai l'impression que le contrôle de soi est vu comme la norme. Montrer ses émotions, c’est presque un défaut. Pourtant, se défendre, exprimer ce qu’on ressent, c’est souvent une réponse normale à une situation injuste. Personnellement, j'ai ce "problème" : j'éprouve beaucoup de difficulté à ne pas réagir. Je suis devenue une personne qui exprime ses limites, c'est bête à dire, mais longtemps, ça m'a été impossible. J'ai un genre de rejet pour la posture de victime et le mode "self défense" s'enclenche encore plus vite si je ne suis pas la seule impliquée, je ne vous raconte même pas lorsque c'est mon fils qui est ciblé. Je pourrais vous raconter quelques moments dans ma vie où il eut été préférable que je ne réagisse pas, car c'est sur moi qu'est retombé le blâme.

Ce sont des épisodes extrêmement frustrants à vivre, qui réveillent en moi un énorme sentiment d'injustice. Je garde un souvenir douloureux des années de CE1/CE2 de mon fils où il a subit une forme de harcèlement moral et physique (avec coups, menaces, prises au col etc... par un gamin de 20 cm de plus, jaloux de ses résultats scolaires et de son saut de classe) J'ai alerté la directrice en essayant de ne pas trop dramatiser, je voulais que mon fils soit protégé. J'ai même essayé de parler avec la maman, mais elle ne voulait rien comprendre, pour elle, son fils était irréprochable.  La situation s'est totalement retournée contre nous. Le harceleur était un fils d'élu municipal, protégé par la directrice, c'est moi qui ai dû changé mon fils d'école pour le délivrer de l'emprise de l'autre.

Celui qui parait être calme, même s’il est en tort, même s'il vient de balancer une attaque déguisée, passe pour "mature" ou "raisonnable". La personne qui réagit, elle, sera perçue comme agressive, bruyante, dérangeante, alors qu’elle a simplement exprimé une émotion légitime.

Récemment, une nouvelle expérience de cette injustice

Depuis un an environ, j'ai commencé à jouer à un jeu en ligne qui m'a permis de rencontrer virtuellement un groupe de gars avec lesquels j'ai partagé des heures de jeux. En tant que nana, pas facile de faire ma place, surtout qu'ils jouent tous à ce jeu depuis des années et qu'il a fallu que je progresse pour devenir un bon coéquipier. J'ai ressenti récemment une tension naître avec l'un d'entre eux (le seul qui joue toujours mal (lol)). Un soir, ça a explosé lors d'une situation extrêmement courante de gaming, où j'ai eu la mission de sauver l'équipe, alors que d'habitude c'est plutôt moi qui suis morte en premier Le joueur problématique, s'est mis à critiquer ma décision, mon placement et a m'accuser de n'avoir pas fait ce qu'il fallait. Il a parlé fort et j'ai été tout juste en mesure  de poser 10 fois la même question comme ça : "Euh, tu plaisantes ? ... t'es en train de rigoler ? c'est un blague ?" ... J'ai commencé à sentir que j'allais pleurer, je me suis un peu justifiée et il a quitté le groupe en criant.

3 jours plus tard, pensant bien faire, un des autres membres de l'équipe nous invite tous deux dans un groupe et tente de nous réconcilier maladroitement. Je reste assez froide et je dis que j'attends en fait juste des excuses. Le gars s'est ré-énervé et est entré dans un jeu de domination verbale où il m'a accusé de lui couper la parole dès que j'essayais de parler ou de répondre à ses questions accablantes. J'ai eu beau laisser des silences et lui demander si je pouvais continuer ma phrase, il me coupait la parole en disant que je coupais la parole et ne me laissait pas m'exprimer.

C'était une situation d'autant plus désagréable que 2 autres copains étaient là, témoins et ne sont pas intervenus  pour m'aider. J'ai fini par lâcher un "mais tu es fou ?" et là, c'était foutu. Je ne me suis pas énervée mais lui était hors de lui. J'ai essayé de reprendre la situation et de dire que c'était injuste (la situation de jeu est vraiment très courante et les rôles sont inversés d'une partie à l'autre, jamais je n'ai entendu personne reprocher à celui qui reste en vie, d'être parti et d'essayer de nous sauver, jamais)  mais je ne pouvais finir aucune phrase sans qu'il crie que je lui coupais la parole.

J'ai fini par pouvoir placer qu'il avait un comportement de manipulateur et que je regrettais d'avoir été gentille avec lui (je lui avais offert de places de ciné récemment), j'ai quitté le groupe en disant "T'es un pauvre mec en fait ... Dans la rue, un gars comme toi, même pas je lui parle". Ce qui n'est pas le summum de l'élégance et de la gentillesse, j'en conviens, mais c'est tout ce que j'ai eu en rayon à ce moment là, alors que cela faisait environ 5 minutes complètes que l'autre criait en continu sans me laisser en placer une. C'était très dur de ne pas me mettre à crier moi-même.

Résultat ? Depuis cette confrontation désastreuse, tous les soirs, ce mec se connecte, joue avec les copains et je me retrouve toute seule...

J'ai pris le temps de parler avec chacun séparément et personne n'a été capable de voir clair dans la stratégie de dominance verbale de l'autre, pire, on m'a même accusé de "m'isoler toute seule", car l'autre taré, lui, ne voyait aucun inconvénient à ce que je revienne dans le groupe ! La bonne blague !

J'ai décidé de couper le contact avec tout le monde.

VictimePourquoi c’est grave ?

Blâmer celui qui réagit, c’est : Ignorer l’origine du problème. On laisse passer les comportements toxiques. On fait culpabiliser les victimes. Elles finissent par se taire pour éviter d’être jugées. On éteint en elles le courage de s'opposer et de faire valoir leur droit au respect.

Puisqu’ils ne sont pas pointés du doigt, les agresseurs ne se remettent pas en question, ils continuent. Cela crée un climat malsain où les mauvaises attitudes restent impunies. Si j'avais pris la décision de retourner jouer avec le nerveux, il est évident qu'il aurait pété son câble une nouvelle fois sur moi à la première occasion. Ma limite était là : tu ne me parles pas comme ça, tu n'as pas à me hurler dessus, je n'accepte pas, je me retire.

 

Comment changer ça ?

Revenir à l’origine. Avant de juger, demandez-vous : "Qu’est-ce qui a déclenché cette réaction ?" Pourquoi la personne me choque dans son attitude, à quoi réagit-elle ?

Regarder l’intention. Une personne qui réagit ne cherche pas toujours à agresser. Souvent, elle pose juste une limite. Arrêter de juger trop vite. Une réaction forte est souvent un signe qu’il y a un problème. Ne vous arrêtez pas à ce qui est visible.

Il est trop facile de blâmer celui qui réagit, simplement parce qu’il est plus "visible" que celui qui provoque. Mais se défendre n’est pas une faute. Comprendre cela, c’est rendre justice aux personnes qui osent dire « non » face à un comportement toxique.

 

L'autre soir, j'en parlais avec mon mari, et malgré toutes les expériences très difficiles que j'ai vécues lorsque j'ai décidé de réagir à une agression, à un mot déplacé, à un comportement abusif, je continuerai à ne pas me laisser faire, c'est une question de survie. Tout juste, essayerai-je de juger des proportions et parfois, j'essayerai aussi de mesurer mieux les conséquences de ma réaction, car je ne suis pas toujours prête à être doublement punie. Il faut que je me souvienne que dans ce monde, on préfèrera toujours celui qui ne se défend pas.

 

chronique humeur relations

Ajouter un commentaire

 
×