Les experts du quotidien

L'incertitude dans laquelle nous plonge le monde, la fragilisation des identités et des liens nous rendent de plus en plus friands de « méthodes », de « recettes », d' « astuces » pour tout et pour rien.

Voilà plusieurs années que je dessine une réflexion pseudo-sociologique. Attention, il ne s'agit que de mon expérience personnelle. Je suis pourtant certaine que d'autres que moi sauront s'y retrouver.

 

Tout le monde aime les cases

Expert de son propre quotidien

Des domaines d'expertises multiples

Les nids d'experts

Le chômeur attire les discours d'expert

La parentalité, créativité à la portée de tous ?

Une société d'experts

"Faut taper dans les carbs, tout le monde le sait !"

LA technique pour se détacher des experts du quotidien

 

 

Tout le monde aime les cases

Et il y en a tellement. On les utilise à longueur de journée pour baptiser d'un nom d'oiseau le chauffard qui nous a grillé une priorité, pour qualifier le « bonjour » de notre boulangère, le tempérament de notre parent. Nous aimons ranger les gens dans des cases. Il est même devenu courant de vouloir s'en offrir une petite, de préférence valorisable. Et nous voilà, tantôt trop perfectionniste, surdoué en souffrance, hypersensible, authentique... Moi, j'ai envie de m’intéresser à une attitude que nous avons tous un peu en commun, celle que j'ai nommée « l'expert du quotidien ». J'appelle ainsi la posture que l'on prend lorsqu'on se prononce dans une discussion à la manière d'un conseiller, d'un spécialiste, en y allant de sa petite (et souvent limitée) maîtrise du sujet. Nous sommes envahis par les experts du quotidien.

 

Expert de son propre quotidien

Précisons bien que l'avis donné par l'expert est totalement gratuit et devrait être au minimum basé sur sa propre expérience mais rien ne l'arrête. Il peut parfaitement se prononcer sur ce qu'il n'expérimente pas du tout, nous allons le voir ensuite.

L'expert du quotidien est souvent dans sa croyance, dans ses « méthodes » personnelles. La science, l'état des connaissances, ou la réalité du terrain n'ont que très rarement leur place dans son discours, qui ne se veut pas « vrai » au sens exact, mais « vrai » au sens sincère, avec la prétention inconsciente d'apporter ses connaissances à son auditoire désœuvré. Il confondra allègrement fait et opinion, se croit dans le « vrai » juste parce qu'il a un avis.

 

Des domaines d'expertise multiples

Il faudrait dresser une liste de tous les sujets qui passionnent l'expert du quotidien. Presque tous en fait. Nous les croisons partout, que ce soit dans nos familles, belles familles, dans notre entourage amical ou professionnel. Les experts du quotidien sont évidemment beaucoup plus nuisibles quand ils sont dans votre environnement familier, car vous devrez supporter régulièrement leurs sermons et conseils.

Un expert du quotidien sommeille dans la coiffeuse qui a un avis sur la guerre en Syrie en ayant comme seul bagage géopolitique le journal de M6.

L'expert du quotidien c'est Simone, la femme qu'on croise au portail, qui a son idée sur « comment réformer l'école » parce qu'elle a lu Maria Montessori. L'expert du quotidien, c'est Joséphine, éleveuse d'enfant depuis 1970, qui sait pourquoi votre fille pleure et vous assène un « Tu vas te faire bouffer ». L'expert du quotidien sait mieux que vous, sur tout et tout le temps. Il en revient souvent à lui même, vous attribuant ses pensées, ses croyances et sa manière d'aborder la vie. L'expert du quotidien est aussi un expert en projections.

 

Les nids d'experts

Il y a des sujets qui rassemblent plus que d'autres une quantité impressionnante d'experts. J'ai choisi d'en isoler trois. Ces trois domaines sont inscrits dans une problématique souvent très personnelle et historique de l'individu qui rend leur approche très complexe, leur compréhension difficile pour un témoin. Peu importe, l'expert est là pour vous aider ...

 

En premier lieu, parlons du chômage. Le chômage c'est simple, pour une grande majorité de personnes. L'approche Expert en chomeurla plus répandue étant celle de la responsabilité : c'est le chômeur qui est responsable de son chômage. On balaye d'un revers de la main les réalités économiques et le fait que le chômage sera de plus en plus structurel dans notre monde.

Que dire des parcours individuels qui s'inscrivent dans une lignée de classe sociale ? Il ne faut pas l'oublier, un enfant d'ouvrier n'a pas les mêmes opportunités qu'un enfant dont les parents assurent les arrières, garantissent le placement en stage puis en emploi auprès des « relations ». L'étudiant qui travaille à temps partiel (ce fut mon cas) pour financer ses études (courtes, pour vite rembourser les premières échéances de prêt étudiant) et payer son logement n'aura jamais les mêmes chances que son camarade qui a tout son temps pour étudier, le matériel adéquat et les factures payées par ses géniteurs. Qu'on ne vienne pas me parler d'égalité des chances …

 

Le chômeur attire les discours d'expert

Le chômeur croisera beaucoup d'experts pendant son parcours de lutte contre l'exclusion. L'un d'entre eux l'accusera de « fainéantise » et jugera son parcours en excluant tout déterminisme social dans sa logique de pensée. Un autre de ces experts s'affairera à donner des conseils de recherche d'emploi comme on enfonce des portes ouvertes. Méprisant indirectement le chômeur qui n'attend que très rarement des conseils « techniques » sur des sujets qu'il maîtrise, parfois mieux que « l'expert ». Ces conseils étant encore plus ahurissants quand ils sont donnés par une personne possédant une expérience du marché du travail très relative. Citons comme exemples : le pistonné, introduit en emploi par papa ; la femme au foyer qui a très peu travaillé ; la personne qui a fait ce qu'on appelait à l'époque « un bon mariage » et n'a pas eu à travailler pour se nourrir ; le rentier ; le jeune diplômé dynamique, chassé sur les bancs d'une grande école ; le « fils de » dont la carrière ne fait que suivre celle de ses parents. L'ancien qui n'a eu qu'à être "motivé" pour frapper à la porte de son futur employeur, à une époque où le marché du travail était encore dynamique.

 

La parentalité, créativité à la portée de tous ?

Autre sujet, autre nid. Deviens parent et les experts vont littéralement se bousculer devant ton berceau. La parentalité est l'acte créatif à la portée de tous, il est simple d'avoir des enfants, a priori simple de les élever (y'en a qui disent qu'il ne leur faut que de l'amour), donc assez simple de devenir un spécialiste du sujet, qui dégainera les conseils aussi vite que son ombre. La parentalité est envahie par les experts, entre ceux qui osent faire un livre de leur aventure et les proches qui y vont de leur anecdote, il n'y a qu'un pas. Sans compter sur les véritables experts, adoubés par des fan-clubs hystériques, devant lesquels on se prosterne comme s'ils avaient découvert l'eau chaude alors qu'ils ont juste eu la bonne idée de vulgariser un savoir que d'autres ont développé, parfois simplement en le traduisant. Je connais bien ce principe, car j'ai obtenu certaines données sur la gestion de l'absence, en lisant de la littérature étrangère. J'ai eu la décence de le dire, et devant moi, on ne se prosterne pas, j'ai la cheville légère.

 

Une société d'experts

Quand une société démantèle le lien, on devient des « individus autonomes » détachés les uns des autres. Plus trop d'échanges, moins de transmission, on se réfère aux Experts avec un grand E pour tout et surtout pour tout ce qui était du domaine de l'intime il y a encore quelques années. Coach ceci, coach cela, coach-moi ci, coach-moi ça, «gérer vos émotions », « augmenter votre capital séduction », « élever un enfant heureux », « les 10 trucs à dire pour donner confiance à votre fils ». On nous offre des recettes mais en matière de parentalité comme en cuisine, il ne suffit pas de tenter de bien suivre les étapes, on devient un chef en respectant le produit et en faisant preuve de créativité. J'admirerai toujours plus celui qui fait un festin des restes du frigo que celui qui suit scrupuleusement des listes, des rayons du magasin au plan de travail.

 

Il faut noter que les avancées en psychologie et neurosciences éducatives créent désormais un clivage assez important entre les éducateurs ou parents d'hier et ceux d'aujourd'hui. Il suffit de s’intéresser un peu à la littérature sur le sujet pour déconstruire une bonne partie des mythes liés à l'enfance. Comment gérer l'expert du quotidien qui se prononce sur votre « style parental » quand ses propos trahissent le faible niveau de ses connaissances ou l'absence de leur mise à jour ? Bonne question, le risque étant de devenir à notre tour un expert tout autant critiquable.

 

«Faut taper dans les carbs, tout le monde le sait !»

Dernier détour vers un sujet qui fait des émules parmi les experts du quotidien : la perte de poids. J'avoue sans honte que je fais partie de ceux que la nature a doté d'un organisme prompt à stocker, charpenté pour être solide et de taille supérieure à la moyenne. Ajoutez à ça une tendance épicurienne, un amour maternel exprimé par les petits plats et vous obtenez une vie de lutte contre soi. Il faudra bien se rentrer dans le crâne un jour que nous ne sommes pas tous égaux devant nos assiettes. Nous avons tous connu un ogre qui ne prenait jamais un gramme, ou une jolie personne dont les quelques rondeurs rebelles faisaient la beauté. Venez y ajouter quelques troubles alimentaires, des accidents de la vie durs à avaler qui plongent l'humain dans la nourriture comme vers un exutoire et vous obtenez des problèmes de poids. Problèmes qui sont rarement vécus dans la joie et la revendication assumée.

 

L'expert du quotidien n'a que faire de votre problématique, lui il SAIT ce dont vous avez besoin. Vous n'avez pas envie de ses conseils ? Pas de problème, il vous les donne quand même. Encore une fois, peu importe qu'il ait eu à perdre du poids dans sa vie, il a toujours UNE idée bien précise de ce que vous faites mal, de ce que vous devriez faire. L'expert en gestion du poids est encore plus toxique s'il a testé une « méthode » qui a fonctionné (sur lui… souvent temporairement, mais il a quelques mois pour prêcher la bonne parole avant de regrossir et retrouver son humilité). Pire encore est celui qui s'astreint à une discipline quotidienne pour « se maintenir », il croit ses recettes adaptables à tous et ne tiendra jamais compte de vos différences, besoins et profil.

 

LA technique pour se détacher des experts du quotidien

Non, je déconne. Ce sous-titre est une vaste blague.

Il n'y a aucune solution, aucune technique pour se défaire de leurs conseils. Ils sont partout, tout le temps, ils ont envahi les rayons des librairies, les magasins, les repas de famille, les sorties d'école, les salons, les bars; les réseaux asociaux leur laissent une vaste plage pour leurs affirmations. Le moindre de nos échanges peut devenir le lieu d'expression de ces experts.

 

Il y a une chose qui est difficile à déterminer chez l'expert : veut-il notre bien ou le sien ?

Sa démarche est-elle inscrite dans une réelle volonté de vous apporter soutien et amour ? Ou bien son intervention ne sert-elle que son propre ego ? C'est ce que vous aurez à déterminer. Une manière de vous occuper pendant qu'il inonde votre espace auditif de son homélie.

 

Avant de conclure, il faut insister sur un point : ce que l'expert du quotidien n'est pas : L'expert du quotidien n'est pas celui qui vous écoute. Il n'est pas l'ami dépassé par son empathie qui vous donne des conseils malheureux en croyant bien faire. Il n'est pas bienveillant, il vous infantilise et ne souhaite que faire la démonstration de son répertoire de connaissances (même approximatives, ou inadaptées). Il n'est pas celui qui répond à votre « Que ferais-tu à ma place ? », car il négligera un fait, pourtant souvent assez clair : vous ne lui avez RIEN demandé.

 

Une dernière chose : l'expert du quotidien étant partout, méfiez-vous, il se pourrait bien que vous en soyez un.



 

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