Je m'accroche comme une tique, viellir ou pas
- Par lareflexiothecaire
- Le 11/06/2026
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L'autre jour, je regardais le live d'une streameuse que je suis depuis presque 10 ans. C'est une petite nana, atypique, qui disparaît et réapparaît régulièrement sur Youtube. J'y suis allée avec un peu de méfiance. Depuis que je fréquente Twitch, à deux reprises, j'ai fait l'erreur de vouloir découvrir en live deux personnalités publiques (confidentielles, assez "niche") et j'ai été très déçue de la claque de réalité que j'ai prise. La personne en live, c'est vraiment autre chose que la personne qui nous apparaît en vidéo, de celle qui se raconte, réalise un montage etc...
Elle était en train de discuter avec un jeune homme de 20 ans qui, gavé de contenus masculinistes, crachait son petit discours de roquet immature. Il finît par dire "Ouais, les meufs de mon âge elles sont toutes Blue pilled, c'est un enfer..."
La streameuse l'a interrompu net. Elle lui a demandé, avec beaucoup de bienveillance, de faire attention aux références "trop actuelles", elle a donné mon âge au jeune homme, en spécifiant que voilà, j'étais maman, je ne faisais pas partie de leur génération et que je pouvais ne pas les comprendre.
J'ai ri toute seule sur mon canapé et je les ai rassuré sur mes capacités, tout en soulignant que Matrix datait de 1999 (le jeune homme n'était donc qu'un amas organique indéfini).
J'ai ri d'abord parce que j'avais parfaitement compris la référence. Mais j'ai ri avec un arrière goût la minute d'après, parce que je me suis soudain retrouvée confrontée à quelque chose d'évident : aux yeux des autres, je fais désormais partie de ces personnes dont on suppose qu'elles pourraient ne plus être à jour culturellement.
Sur le moment, ça m'a amusée. Puis ça m'a fait réfléchir. J'ai 48 ans. 49 en octobre.
Et pourtant, quand je pense, à l'intérieur de moi, je n'ai absolument pas l'impression d'avoir 48 ans.
Je ne suis pas dans le déni. Mon corps, lui, sait très bien quel âge j'ai (ce conn%rd). Il me le rappelle régulièrement. Certaines douleurs apparaissent sans invitation. L'énergie n'est plus tout à fait la même. Les hormones ont leur mot à dire. J'ai des maladies chroniques... ahah, on se marre ici.
Mais intérieurement ?
Intérieurement, j'ai souvent l'impression d'avoir quelque chose comme 25 - 30 ans. Pas exactement la même personne qu'à 30 ans. J'ai accumulé de l'expérience, des connaissances, des blessures aussi. J'ai changé sur de nombreux sujets. Et pourtant, il existe une continuité profonde. Un noyau.
La femme qui réfléchit, qui s'émerveille, qui s'agace, qui crée, qui apprend, qui se passionne pour des sujets improbables, c'est toujours la même. Gwen est toujours là, avec son majeur dressé pour dire coucou, ses pas de danse comme en rave, sa colère d'ado rebelle etc... Comme si le temps lui avait juste ajouté des couches sans jamais remplacer le cœur du personnage.
Cette réflexion m'a conduite à me demander si nous ne vieillissions pas tous de façon différente. Et comme j'adore avoir la prétention d'inventer des théories, j'ai conclu qu'il existe deux grandes manières de vieillir.
La première consiste à conserver essentiellement les repères culturels de sa jeunesse ou génération. Je pense par exemple, à ma mère. Les artistes qu'elle aimait à vingt ans, elle les aimait encore à quarante ans. Puis à cinquante. Puis à soixante. Si demain je me pointe chez elle et je lui demande de me mettre de la musique pour danser, elle va me passer "Alexandrie, Alexandra" et Aaaaaah !
Ses références forment un territoire familier dans lequel elle continue et a toujours d'habité. Il n'y a rien de mauvais là-dedans. Au contraire. Ces références racontent une histoire. Elles sont chargées d'émotions, de souvenirs, de moments de vie. Elles sont devenues une forme de maison intérieure. J'ai moi-même cette maison où j'ai mes propres références, qui restent ancrées. Je vais régulièrement revenir à de vieux films, au grunge et à mes goûts vestimentaires restent les mêmes que pendant mon adolescence et mes années de jeune adulte.
Mais j'ai opté, selon moi, pour une autre manière de vieillir qui consiste à conserver cette maison tout en continuant à ouvrir des portes. La deuxième façon, selon moi, de vieillir.
Le grunge fait partie de mon ADN culturel. Mais j'ai ajouté beaucoup d'autres rocks au fil des années. J'écoute encore de la musique latine, celle qui m'accompagne depuis des décennies. Je garde une affection particulière pour les Fabulous Cadillac; mais dans le même temps, je me suis retrouvée à écouter Bad Bunny à mort en jardinant et je jardi-danse à fond en espagnolant n'importe quoi. J'ai appris l'anglais jusqu'à mes 22 ans et je n'ai jamais cessé de l'utiliser. Pour moi, me priver des ressources internet anglophones, ça aurait été castré mes recherches. Aujourd'hui, j'impressionne mes petits partenaires de gaming, qui trouvent que je parle comme leur ancienne prof. Le bilinguisme, c'est une façon d'être restée à jour.
Je n'ai pas choisi d'être comme ça, j'en ai jamais rien eu à faire d'être dans l'air du temps. Simplement j'ai toujours été curieuse. Parfois, j'ai juste eu envie de comprendre ce qui plaisait à des millions de personnes. Parce que découvrir quelque chose de nouveau reste un plaisir. Je crois que cette curiosité change profondément notre rapport à l'âge. Pendant longtemps, les générations vivaient dans des univers culturels beaucoup plus séparés. Les parents avaient leurs références. Les enfants avaient les leurs. Les mondes se croisaient peu.
Aujourd'hui, Internet a bouleversé tout cela. Une femme de 48 ans en 1987, c'est différent d'une femme de 48 ans en 2026.
Une femme de 48 ans peut réagir sur Twitch. Elle peut jouer à Fornite et faire des Lives. Une maman peut faire découvrir un morceau de Felhur x Andro ou Laucarré à son ado. Elle peut mettre de la phunk en préparant son risotto. Un ado peut écouter un groupe créé avant sa naissance (j'écoutais les Doors à 15 ans, d'ailleurs). Une discussion peut réunir autour de la même table virtuelle des personnes qui ont vingt ans d'écart et qui comprennent pourtant, même en partie, les mêmes blagues, les mêmes mèmes, les mêmes références.
Mon fils de 12 ans s'amuse à me parler avec des termes de gaming, car ça l'amuse de savoir que je le comprends. Je sais qu'il est un peu fier d'avoir des parents à la page, qui jouent et restent connectés au monde.
Lorsque l'on continue à apprendre et à découvrir, on reste en contact avec les langages du présent. On ne renonce pas à sa génération ; on ajoute simplement des couches supplémentaires à sa culture. La maison intérieure a les fenêtres grand ouvertes.
Et c'est peut-être là que réside l'une des plus grandes surprises du vieillissement !
On nous laisse croire que devenir vieux consiste à s'éloigner progressivement du monde. Or ce n'est pas forcément vrai. Certaines personnes s'éloigneront du monde progressivement dès 30 ans. D'autres continueront à le fréquenter avec curiosité à 70. Le chiffre sur la carte d'identité ne dit finalement pas grand-chose.
Ce qui compte davantage, c'est notre capacité à rester en mouvement.
Le philosophe Emil Cioran écrivait que l'on ne devient pas autre en vieillissant, mais davantage soi-même.
Je crois qu'il y a quelque chose de profondément juste dans cette idée. Avec les années, nous ne changeons pas forcément de nature. Nous révélons simplement plus clairement ce que nous étions déjà. Gwen a toujours été une découvreuse, une curieuse, elle est en perpétuelle mise à jour. (par contre, je vous jure, elle ne parle pas d'elle à la 3ème personne d'habitude) Alors peut-être que la question n'est pas : « Quel âge ai-je ? » Peut-être que la vraie question est : « Est-ce que je continue encore à rencontrer le monde ? »
Parce qu'au fond, lorsque je me sens avoir 30 ans, je ne crois pas que ce soit une question d'âge. Je crois que c'est une question de rapport à la curiosité. Bien sûr, je n'ai pas la prétention de tout connaître, mais j'aère ma maison le plus régulièrement possible.
Personnellement, à l'Epad, je demanderai à ce qu'on passe Stupeflip le dimanche au salon :)